Le monde diplomatique-Sale temps sur le climat

Le phénomène du réchauffement de la planète fait peser sur l’humanité une menace globale, mais peu a été fait depuis le Sommet de la Terre de 1992, à Rio, pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

par Frédéric Durand
Revue Maniere de Voir #81,
juin-juillet 2005

C’est à la fin des années 1980 que les premiers grands carottages de glace de l’Antarctique ont conforté les présomptions sur l’existence d’un réchauffement planétaire, fortement lié aux émissions de gaz carbonique d’origine humaine : rejets industriels, consommations domestiques dans les pays riches, déforestation favorisée par ces mêmes pays chez les plus pauvres… L’incertitude était encore très importante, puisque les modèles envisageaient en 1988 un réchauffement pouvant aller de 0,4 à 8,33°C à la fin du XXIe siècle, la fourchette la plus communément admise étant de 2° à 5,5° (1).

Ce résultat avait de quoi inquiéter : à l’échelle de la planète, la température moyenne, lors de la dernière période glaciaire, il y a 18 000 ans, avait seulement été de 4° à 5° inférieure à la température actuelle. Si les prévisions pessimistes se confirmaient, les bouleversements climatiques à venir au cours du prochain siècle pourraient être de l’ampleur inverse d’une glaciation. Les effets prévisibles n’étaient pas un réchauffement d’ensemble de quelques degrés partout, mais de très fortes variations pouvant aller jusqu’à l’arrêt du Gulf Stream, qui donnerait à l’Europe et à l’Amérique du Nord un climat à caractère polaire ; ou bien la multiplication des « anomalies » climatiques, comme les grandes tempêtes ou El Niño (2).

Autre conséquence, la montée des eaux — pouvant aller jusqu’à 1 mètre — en raison de la fonte des glaces arctiques et antarctiques « risquait » d’entraîner la submersion d’une partie des littoraux, deltas et plaines, où se concentrent la majorité des terres fertiles et de la population de la planète. Ces transformations « risquaient » à leur tour de susciter des mouvements migratoires incontrôlables, à côté d’autres phénomènes également difficiles à prévoir, comme la remontée vers les pays du Nord de maladies tropicales de type paludisme ou dengue hémorragique.

Le « maillon faible » de l’argumentation était bien sûr le mot « risque ». En l’absence de certitude, des sommes considérables ont été débloquées dans les grands Etats, et internationalement avec le Groupe intergouvernemental sur l’évolution climatique (GIEC), afin d’établir le niveau de probabilité de ces prévisions. Rendu en 1990, le premier rapport du GIEC a confirmé le réchauffement, sans pouvoir toutefois préciser son ampleur. L’inquiétude a toutefois été suffisante pour qu’une convention sur les changements climatiques soit adoptée à New York en mai 1992 et signée le mois suivant par 154 Etats de la planète, lors de la grande conférence de l’Organisation des nations unies sur l’environnement, à Rio.

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1) Pierre Thuillier, « L’humanité saisie par l’effet de serre », La Recherche, Paris, 1992, p. 516.

(2) El Niño (L’Enfant Jésus) est une perturbation irrégulière du climat dans l’océan Pacifique tropical, avec une modification du régime des vents et de la température des eaux, qui entraîne notamment, d’un côté de fortes précipitations et inondations, de l’autre d’importantes sécheresses.

(3) Voir notamment : Antoine Bonduelle, Dix défauts du protocole de Kyoto, Institut d’évaluation des stratégies sur l’énergie et l’environnement en Europe (Inestene), Paris, 2001, et Franck Lecocq, « Distribution spatiale et temporelle des coûts des politiques publiques de long terme sous incertitude : théorie et pratique dans le cas de l’effet de serre », thèse, Engref-CNRS, Paris, juillet 2000.

(4) GIEC, « Changements climatiques 2001 : rapport de synthèse. Résumé à l’intention des décideurs », UNEP/WMO, Genève, février 2001.

(5) Science, Washington, 20 juillet 2001.

(6) Associated Press, 17 avril, 2002.

(7) United States Environ-mental Protection Agency, « US Climate Action Report 2002 », Washington.


Le Monde diplomatique-Deux degrés de plus, deux degrés de trop

Novembre 2015, pages 14 et 15.

par Eric Martin(*)

L’objectif de limiter le réchauffement global de la planète à 2 °C guidera les négociations de Paris. Mais une modification du climat aussi soudaine et d’une telle ampleur pourrait déjà avoir de graves conséquences.

C’ontenir le réchauffement global à 2 °C par rapport à la période préindustrielle : cette idée s’appuie sur les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), qui étudie une palette de scénarios et leurs conséquences. Evoqué dès la fin des années 1990, cet objectif était en discussion au sein de la convention des Nations unies depuis les années 2000. Il paraissait susceptible d’empêcher des conséquences graves ou irréversibles à l’échelle du globe. Depuis la conférence de Copenhague en 2009, toutes les parties ont adopté ce chiffre, qui s’est également diffusé auprès du grand public.

Le dernier rapport du GIEC, publié en 2014, évalue à 0,85 °C l’augmentation des températures depuis 1880 — approximation raisonnable du début de l’époque industrielle. Autant dire que l’on a déjà atteint une partie non négligeable du réchauffement admissible. La plupart des régions du globe en sont affectées. Dans l’agriculture, par exemple, on note des baisses de rendement pour le maïs et le blé ou, à l’inverse, une augmentation de la production dans certaines régions de haute latitude, ou encore une plus forte mortalité des arbres dans d’autres.

La tendance actuelle de nos émissions de gaz à effet de serre nous conduit vers une augmentation d’au moins 4 °C d’ici à la fin du siècle. Selon un pronostic largement partagé, si un tel scénario se réalisait, notre monde s’en trouverait bouleversé. La sécurité alimentaire serait compromise, car l’agriculture aurait beaucoup de mal à s’adapter, quels que soient les nouveaux progrès techniques que l’on peut espérer. La forte hausse du niveau des océans et l’aggravation des risques naturels rendraient nos conditions de vie très difficiles.

Mais attardons-nous plutôt sur l’hypothèse d’un monde dont le climat ne se serait réchauffé que de 2 °C. Le dernier rapport du GIEC permet d’en décrire les principales caractéristiques. L’équilibre entre les régions se reconfigurerait, car les conséquences du changement ne seront pas homogènes dans l’espace. Certes, on peut s’attendre à des effets positifs, pour l’agriculture des pays nordiques par exemple ; mais le bilan global reste hélas négatif. Si la plupart des répercussions, moyennant des efforts d’adaptation, pourraient demeurer modérées, d’autres seraient franchement préoccupantes.

La planete a de la fievre par Cecile Marin

Certaines régions, comme le bassin méditerranéen, devraient beaucoup souffrir de la baisse des ressources en eau. Pendant la transition vers ce nouveau climat, la rapidité du changement dépasserait la capacité d’évolution de certaines espèces. Les arbres, ou mêmes certaines plantes herbacées, ne pourraient pas suivre le rythme et remonteraient vers le nord de manière naturelle. Les écosystèmes déjà menacés aujourd’hui, comme la glace de mer en Arctique, les récifs coralliens tropicaux, les plantes et les glaciers de haute montagne, subiraient des dommages irréversibles. L’accroissement de la variabilité du climat, et donc des extrêmes en tout genre (sécheresses, fortes pluies, inondations), créerait de nombreuses difficultés. Même limitée à 45 centimètres, l’élévation du niveau de la mer bouleverserait les zones côtières basses.


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(*)Directeur de l’unité de recherche Recover et directeur régional Provence-Alpes-Côte d’Azur de l’Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture (Irstea).

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