La crise contemporaine, une crise de la modernité technique

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Revue de la regulation
Capitalisme, institutions, pouvoirs

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La crise contemporaine, une crise de la modernité technique

Hélène Tordjman

Résumé-Français

La crise financière et la crise écologique sont les manifestations d’une crise plus globale et profonde, la crise de nos rapports à la nature et à la société, caractérisés par une volonté de maîtrise étendue, une instrumentalisation et une artificialité croissantes. Mais malgré la puissance des outils et techniques modernes, les sociétés sont globalement de plus en plus fragiles, et la recherche de l’efficacité se retourne contre elle-même, engendrant des situations inefficientes voire absurdes. Ce phénomène de contreproductivité, mis en lumière par Ivan Illich dans les années soixante-dix, se repère pareillement dans la sphère financière et dans les relations que l’homme d’aujourd’hui entretient avec la nature. On montre qu’il trouve son origine dans la domination de la rationalité instrumentale et la tendance à l’autonomie de la technique moderne. Puis on en étudie deux expressions particulières. Dans le domaine de la finance, les enchaînements à l’œuvre depuis les subprimes témoignent de la manière dont les outils dévolus à une meilleure gestion des risques ont contribué au contraire à accroître le risque global. D’une façon similaire, le système agricole productiviste qui tend à devenir la norme aujourd’hui engendre de multiples nuisances et effets pervers, qu’on pense résoudre en faisant un pas de plus dans la même direction.

Texte intégral

Je remercie Valérie Boisvert, Béatrice Boulu, Sandrine Haas et André Orléan, ainsi que deux rapporteurs anonymes, pour leurs remarques stimulantes ; les erreurs et imperfections qui subsistent sont de mon fait.

Introduction

1 Ce qui frappe dans l’analyse qui est généralement faite de la crise du capitalisme contemporain est qu’elle traite de manière séparée les questions économiques et les questions écologiques. Il s’ensuit deux littératures qui ne se parlent pas, ou si peu, l’une portant sur l’instabilité des processus économiques et financiers, l’autre tentant d’appréhender les effets du capitalisme industriel sur notre environnement et les moyens d’y remédier. Si cette manière de penser a permis de nombreuses avancées dans notre connaissance de ces domaines, il est pourtant un aspect de la situation contemporaine qui lui échappe, dont précisément nous pensons qu’il est aujourd’hui essentiel : le fait que la crise est une crise véritablement globale. Autrement dit, nous soutenons que les crises financières, économiques et écologiques doivent être analysées comme les expressions d’une même crise plus profonde, celle de nos rapports à la société et à la nature, caractérisés par une volonté de maîtrise étendue. Derrière des expressions concrètes qui peuvent être différentes, une logique commune apparaît qu’il s’agit de mettre en évidence, celle d’une civilisation qui oublie ses finalités parce qu’elle s’ingénie à accroître ses moyens techniques.

2 La crise financière et la crise écologique (sous ses aspects multiples, dérèglement climatique, épuisement des ressources, pollutions de tout type, érosion de la biodiversité…) ont en effet plus de points communs qu’il n’y paraît au premier abord. Dans les deux cas s’y manifeste l’idée que les risques relèvent de la gestion technique. Ces derniers ne demandent pas de précautions hors du commun parce qu’ils sont pensés et construits comme des objets techniques, que l’on croit contrôler. Il s’ensuit qu’ils sont systématiquement sous-estimés. La proximité des discours de légitimation des OGM et de la titrisation financière est de ce point de vue éclairante : « cela va décupler notre puissance d’action, donc de rendement », « c’est nouveau, cela permet de faire plus de choses, donc c’est intrinsèquement bon », « nous trouverons des solutions au fur et à mesure que les problèmes se posent », et autres arguments du même genre laissant faussement entendre que nous contrôlons la situation. C’est ce que nous appelons l’illusion technique.

3 La crise financière et la crise écologique partagent une autre caractéristique, liée à la précédente. Elles sont d’une ampleur qui nous dépasse complètement, malgré nos moyens de plus en plus sophistiqués. La dissémination du risque financier par la spéculation sur les produits dérivés de crédit et le dérèglement climatique sont tous deux des résultats d’une multitude d’actions (physiques ou monétaires) émanant d’unités (entreprises, États) opérant à un niveau gigantesque, actions à la fois surpuissantes de par la taille et le pouvoir des acteurs qui agissent, et diluées dans la chaîne d’intermédiaires requis pour mener à bien ces actions collectives d’un ordre de grandeur sans précédent dans l’histoire de l’humanité. L’approfondissement de la division du travail, ininterrompu depuis deux siècles au moins, a en effet permis une croissance continue de l’ordre des opérations politiques, économiques et administratives, ce qui est certainement l’un des traits marquants de notre modernité. Les progrès technologiques aidant, en particulier ceux touchant aux transports, puis aux modes de communication et de circulation de l’information, le réseau des interdépendances s’est tellement accru que les responsabilités se sont dispersées parmi une multitude d’acteurs spécialisés. La possibilité d’une action véritable s’en trouve diluée d’autant.

1  Pour une ébauche de ce cadre général, voir Hélène Tordjman (2009).

4 Notre hypothèse principale est que les phénomènes à l’œuvre dans ces différentes crises sont similaires, et relèvent de deux ordres : celui du marché et celui de la technique. L’extension du domaine des marchés est avérée depuis deux siècles : comme l’a montré Karl Polanyi (1944), et Karl Marx avant lui, la nouveauté radicale des Temps modernes se situe justement là, les relations des hommes avec la nature et entre eux devenant médiatisées par un mécanisme de prix. Mais le marché n’est pas tout, et d’autres auteurs ont analysé le développement du capitalisme industriel comme un processus général de rationalisation des activités humaines (Max Weber, 1919, 1920) et d’extension de la technique, entendue comme mode d’action recherchant l’efficacité et la rationalité avant tout (Jacques Ellul, 1954, 1977). Marché et technique sont, d’un point de vue économique, les deux piliers du monde moderne. Notre deuxième hypothèse concerne leurs relations. Elles sont nombreuses et nous n’entrerons pas dans leur détail ici, mais dans un souci de clarté, précisons leur hiérarchie. Il nous semble que la technique est première, et que c’est en grande partie grâce aux outils fournis par la technique que le marché a pris la puissance qu’on lui connaît aujourd’hui. L’institution marchande n’a pu devenir centrale que parce qu’elle s’est inscrite dans ce mouvement général de rationalisation décrit par Max Weber. Exposer dans le détail ces deux hypothèses et leurs implications dépasse largement le cadre d’un article, et notre objet est plus limité, mais ce qui suit doit être pensé dans ce cadre général1.

5 C’est ce modèle de maîtrise technique, à l’œuvre aussi bien en finance que dans nos relations avec la nature, qui est en crise. Ivan Illich en a spécifié une des formes fondamentales, à savoir la contreproductivité, dès les années soixante-dix : la recherche d’efficacité à tout prix y fait obstacle à l’efficacité elle-même et se retourne contre elle. C’est un effet pervers ou paradoxal majeur de l’évolution des institutions économiques et des grands systèmes techniques contemporains, qui dévoile clairement nous semble-t-il l’ambivalence de la technique moderne. C’est pourquoi ce sera notre concept central, qui permettra de comprendre à la fois la crise financière et la crise écologique.

2  In Œuvres complètes, t. 1, p. 466. Ivan Illich était un sociologue inclassable, anciennement prêtr (...)

6 L’idée générale est qu’au-delà d’un certain seuil, le développement technique, pourtant mu par la recherche d’efficacité, engendre au contraire des situations inefficaces. Ainsi, même en admettant que la recherche de rationalité et d’efficacité soit l’aune à laquelle il faille juger chaque action humaine, ce qu’Illich fait semblant de faire pour donner plus de poids à son argument, son extension sans limites produit l’inverse de ce qui était recherché. Par exemple, l’industrialisation des systèmes de santé ou d’éducation mène à des absurdités : les médicaments rendent malade et l’école forme des cancres ou des êtres aliénés. Cette tendance qu’a la technique à se retourner contre ses propres buts est très générale et s’observe dans bien des domaines. « Depuis que l’industrie des transports a franchi son second seuil de mutation, les véhicules créent plus de distance qu’ils n’en suppriment. L’ensemble de la société consacre de plus en plus de temps à la circulation qui est supposée lui en faire gagner. L’Américain type consacre, pour sa part, plus de 1500 heures par an à sa voiture : il y est assis, en marche ou à l’arrêt, il travaille pour la payer, pour acquitter l’essence, les pneus, les péages, l’assurance, les contraventions et les impôts. Il consacre donc quatre heures par jour à sa voiture, qu’il s’en serve, s’en occupe, ou travaille pour elle » (Illich, 1973)2.

7 La première partie de ce papier s’attachera à préciser cette notion de contreproductivité qui est pour nous centrale comme caractérisation de la crise du modèle technique, tout en en éclairant les origines profondes, qui tiennent à l’extension continue de la logique d’action rationnelle en finalité (Weber), et à la dimension en partie autonome de la technique moderne (Ellul).

8 Les deux parties suivantes montreront comment s’exprime la contreproductivité dans deux cas, la finance de marché des trente dernières années qui a produit entre autres crises celle des subprimes, et l’agriculture industrielle, elle aussi structurellement en crise. La contreproductivité, résultat paradoxal du développement de la technique, se repère en effet aussi bien dans l’évolution démesurée de la sphère financière que dans le système agraire contemporain, intensif et productiviste, deux domaines empiriquement très éloignés où se dévoilent pourtant les mêmes logiques sous-jacentes. Elle est présente dans bien d’autres domaines, nos deux exemples sont des manifestations particulières de ce phénomène général. Leur distance empirique ne révèle que mieux son ubiquité.

Plan
Introduction

  1. Une civilisation de moyens : recherche du rendement et contreproductivité
  2. 1. Action technique et action marchande
  3. 2. Rationalisation, autonomie de la technique et contreproductivité
  4. La contreproductivité de la finance contemporaine
  5. La contreproductivité de l’agriculture industrielle : autonomie et hétéronomie
  6. 1. Des semences industrielles pour une agriculture industrielle
  7. 2. L’exemple du soja génétiquement modifié en Argentine

Conclusion:

Lire l’integral de ce texte:

https://journals.openedition.org/regulation/9456#tocto1n5

Commentaire:

Une des difficultes systemiques qui agitent le monde economique et le monde physique reside dans la complexite du monde reel et des interrelations existantes dans le monde physique. Cela a amene une hyperspecialisation des connaissances qui fait que de regarder la dynamique changeante du monde physique au travers de ces connaissances devient deroutante. Ces connaissances specialisees si elles sont necessaires elles ne revelent pas les specificites des interactions agissant dans la nature. Lorsque l’on aborde un probleme ou une situation a corriger… les societes bourgeoises se laissent deborder par l’incroyable developpement de technique qui peuvent a la limite agir sur le sujet mais ne peut pas nous fournir les connaissances sur les interrelations entre les elements de la nature… ce qui fait que si l’on embrasse pas l’ensemble des interrelations, avant de poser un acte si efficace soit-il, non seulement le probleme ne sera possiblement pas corrige, mais occasionnera un deplacement de la problematique dans une direction qui nous est entierement inconnu… un peu comme les mutations genetiques des virus… a la fin… la maladie originelle est encore la, et de nouvelles pathologies apparaissent.

Un des facteurs a cette situation ce sont les couts astronomiques requis pour constituer les corpus de connaissances qui s’ajoutent aux couts astronomiques des equipements et logistiques requis pour entrer en action dans le monde physique. Et qui dit sphere marchande, implique exigence de rentabilite et donc limite imposee aux couts… et… plus les interrelations s’agitant autour du sujet semblent eloignees de la comprehension, moins d’efforts y sont consacres et partant jettent les bases des futurs mutations non desirees. Et, toutes ces crises imbriquees ne font ressortir qu’une crise de civilisation: Crise de la connaissance que l’on ne maitrise plus… comme les premiers humains devant un feu de brousailles… ou incendies de foret..

Et de cette realite, on voit se dessiner les contours d’une Responsabilite, d’une Imputabilite trop souvent absente.

Ici, une chose a suscite mon etonnement dans tout le debat sur l’IA (et cela est le cas de toutes les grandes avenues qu’on veut imposer au monde) c’est que le premier reflexe des grandes institutions doivent se donner un cadre “moral”, un cadre “ethique” commun pour le traitement de cette question non maitrisee. Je veux bien… mais c’est de notoriete publique que “La route de l’enfer est pavee de bonnes intentions” et preconisant une impunite quasi absolue pour les catastrophes dues a l’ignorance ou la non maitrise de la complexite.(Covid-19, l’eau contaminee du reacteur japonais).

IA: De la Responsabilite

Et, pourtant, dans le monde reel, physique… le paysan s’y retrouve lorsqu’encadre judicieusement

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